Les vieux
Encore victime de la crise dans l’enseignement, j’ai le sentiment que le temps s’agrafe. Ici, les journées semblent capables d’inventer des minutes. J’en oublie quasiment mon emploi.
Mais bon. L’Ouest canadoche, une voiture et des lieux à patrouiller. Comme les nuages ont pris une journée de congé en ce samedi, retournons au Stanley Park. Le samedi, il y a plus de gens, donc plus de chance de tomber sur des gens avec qui on ne veut pas obligatoirement causer. Nous marchions donc, Mathieu le grizzly et moi le tueur, lorsque le tympan chatouillé par notre accent québécoche à appâté un sexagénaire de couple, tout à leur pension, qui firent volte-ride pour croc-en-jamber notre liberté vacancière. Ils avortent notre débat à savoir quelles étaient les plus jeunes montagnes du monde.
- Êtes-vous çartin? nous dit la vieille.
- Vous parlez français ? répondons-nous.
Et nous voilà piégés, pris, agrippés dans une vrille lexicale francophone. Ils étaient retraités, il était bûcheron, elle était sa femme. Absorbés par eux-mêmes, les anciens nous emportèrent dans un univers à deux voix se chevauchant et se dédisant. Perdus étions-nous. Nous tentâmes de dévier la conversation en ne leur parlant plus ou en tentant de précipiter nos foulées pour les distancer. Labeur vain, s’il en est un : nous ne pouvions échapper au vagissement de sagesse qui nous ficelait solidement. Mais, une éclaircie soudaine nous fit remarquer une piste opportune s’insinuant dans l’étendue sylvestre. Ô gloire, ô rédemption !
Bref, notre épopée urbano-forestière (le Stanley Park se trouvant au centre-ville de Vancouver) nous pilota vers le Beaver Lake, où nous pûmes nourrir les canards, vers les berges où sculpteur, cormoran, roches et pêcheurs se confiaient à l’onde apaisante, et vers la forêt où les résineux abritent les bornes-fontaines.
Et ce fût le retour pour voir Montréal perdre contre Toronto.
Publicité